Face coloniale de la Françafrique

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La Mayotte, l’île de la discorde, l’os colonial dans la gorge de Paris…

Officiellement 101e département français, achetée en patrimoine foncier par la France auprès du Sultan Andriantsoly en 1841, Mayotte est devenue, à la suite d’un référendum aux contours complexes, un département d’outre-mer (DOM) français de l’océan Indien depuis 2009. Si Paris contraint les autorités comoriennes, par pressions financières et diplomatiques, à renoncer au contrôle de l’Archipel, l’histoire de cette petite île africaine devenue brusquement française a de quoi animer le débat sur le patrimoine colonial de l’hexagone et le rêve “têtu” du grand empire français qui, aujourd’hui encore, persiste dans le subconscient de patriotes outranciers. Manifestations, contestations, pauvreté, humiliations, plusieurs milliers de morts…, l’île reste un pôle de tension. Tribune d’Afrique jette un coup de projecteur sur un “département français” pas comme les autres. Faits et analyses !

Mayotte. Pamandzi, le plus grand centre de détention de clandestins, Centre de Rétention Administrative (CRA). Sous un soleil de plomb, les gardiens comptent les “prisonniers”. En ce début du mois de mars 2012 encore, plusieurs centaines de personnes y sont détenues, dont certaines depuis de nombreuses semaines. Si ce centre est construit, au départ, pour de courts séjours, il est devenu presque une réelle prison pour des Comoriens dont hier encore, c’était l’île sœur. D’un côté les hommes et des adolescents, de l’autre des femmes et des enfants. Les conditions d’hygiène sont “épouvantables” selon Jean Marie Delarue, le Contrôleur Général des Lieux de Privation de Liberté. Le fonctionnaire ne s’en revient pas, et pourtant, “depuis plusieurs années“, ses prédécesseurs et lui insistent pour que les conditions de détention soient améliorées. Devant les Sénateurs, le 06 Mars dernier, il peinait à décrire ce que vivent ces personnes à qui l’on ne reproche aucun crime ni délit et qui se sont retrouvées là, pour avoir, pour la plupart, tenté de rejoindre depuis les Comores, l’île sœur, Mayotte, devenue un Eldorado dans l’océan indien. « Rien ne bouge » insiste le contrôleur général pour répondre à une question du Président de la Commission des Lois du Sénat, Jean Pierre Sueur. « Quand nous avions évoqué, pour la première fois en décembre 2008, le sort de ce centre de rétention, la réponse m’avait été faite: ‘‘Ne vous inquiétez pas, cher monsieur, un terrain a déjà été proposé et un centre de rétention quasiment en train d’être construit’’. Trois ans et demi plus tard, je suis toujours dans l’attente de la moindre construction et même de l’achat du terrain », a ajouté, très déçu, Jean-Marie Delarue. « Chacun sait que l’émigration, à Mayotte, c’est une noria qui fait d’ailleurs travailler l’économie locale et l’économie comorienne », a-t-il commenté. Les étrangers en situation irrégulière y sont “pris au hasard des interpellations et réexpédiés dare-dare sur Anjouan, Mohéli ou Grande-Comores, d’où ils reviennent quelques jours après“. Rappelons que le 20 février dernier, le tribunal administratif de Mayotte avait ordonné la libération d’un père et de ses deux enfants de 2 et 8 ans retenus au CRA de Mayotte, en estimant que leurs conditions d’enfermement étaient “de nature à porter atteinte au droit au respect de leur dignité“. Détenir pendant de nombreuses semaines un enfant de 02 ans dans cette condition est un scandale face auquel les nationalistes français trouvent une réponse éhontée, « la France n’accueillera pas la misère du monde, la faute est aux parents » avait-on réagi dans l’entourage de Marine Le Pen, candidate de l’extrême droite à la présidentielle française de 2012. Il s’agit ici d’une décision rare alors qu’une multitude de mineurs continuent encore à vivre dans de calamiteuses conditions de détention, dans un territoire dont pourtant, toute pudeur gardée, la France réclame la paternité “par tous les moyens”. Ayant fait de la Mayotte un purgatoire aux fausses allures du paradis aux côtés des autres îles comoriennes, pour contraindre les habitants de la Mayotte, par misère à voter pour la départementalisation, la France veut garder fort, le contrôle des frontières entre l’île “française” et ses sœurs voisines. Périlleuse initiative ! Plusieurs organisations de droits de l’homme des Comores dénoncent “des violations régulières des droits de l’homme, des atteintes régulières à la dignité humaine et des mises en danger de mineurs“, des accusations qui n’indignent que peu de personne dans la patrie des droits de l’homme… Sarkozy étant plus colonialiste que ses prédécesseurs sur le cas de la Mayotte. Quelle est l’historique des relations entre la Mayotte et la France ? Pourquoi la France tient-elle si tant à ce petit territoire ? Quelles en sont les dessous diplomatiques et stratégiques ?

Quelques mots sur la Mayotte

Longtemps et historiquement, l’une des quatre îles qui constituaient les Comores, Mayotte (appelée aussi Maore en shimaoré, langue locale) est devenue un département d’outre-mer (DOM) français de l’océan Indien situé dans l’archipel des Comores, lui-même localisé dans le canal du Mozambique, et dont le chef-lieu est Mamoudzou, la plus grande ville du territoire. Depuis le 19e siècle, les régimes qui se sont succédé en France ont tous œuvré pour que Paris garde sous son contrôle ce territoire historiquement comorien. Les colossaux investissements de la France dans l’île en fait un petit paradis face à la grande misère de mise dans les Comores et poussent les populations à se soumettre à la paternité de l’hexagone. Mayotte est constituée de deux îles principales, Grande-Terre et Petite-Terre, et de plusieurs autres petites îles, dont Mtsamboro, Mbouzi et Bandrélé. Ses habitants sont appelés les Mahorais. L’île est vendue à la France par le sultan Andriantsoly le 25 avril 1841 pour ainsi devenir une propriété foncière de la France en plein océan indien. En 1886, le reste de l’archipel composé de la Grande Comore, Mohéli et Anjouan forme un protectorat sous la direction du gouverneur de Mayotte. En 1958, l’administration quitte Dzaoudzi pour Moroni ce qui provoque le mécontentement des Mahorais qui se sont sentis frustrés et trahis. Cet événement à priori banal renforcera la proximité entre l’île et l’ex puissance coloniale. Georges Nahouda, un pro-français de l’île fonde alors le Congrès des Notables qui réclame la départementalisation. Le 22 décembre 1974, la France organise aux Comores un référendum pour plébisciter l’indépendance de l’archipel selon le Quai d’Orsay et pourtant, la France sait que les Mahorais voteraient pour le maintien de leur île au sein de la République française. Ce qui fut fait avec un score à la soviétique. Un second référendum est organisé le 8 février 1962, qui confirme ce choix par 99,4 % (82,3 % des inscrits). Un score qualifié de suspect par les nouvelles autorités comoriennes qui dénonçait déjà un scrutin “truandé”. Le Général de Gaulle, fieffé patriote et officier de son état, mettra tout en œuvre pour que son pays garde le contrôle de l’île. Diplomatie, finances, armées, toutes les stratégies sont mises à contribution. Néanmoins l’Union des Comores revendique toujours Mayotte même si elle n’a que peu de moyens d’en obtenir la paternité. À la suite de la consultation référendaire de la population du 29 mars 2009 (95,2 % de votes favorables), le tout semble joué pour Paris. Nicolas Sarkozy prend acte de la “volonté des populations de rester au sein de la France” et leur a promis que ” la patrie ne les lâchera pas”.  Mayotte est devenue ainsi un département d’outre-mer à l’assemblée délibérante unique de la République française. En 2007, la population de Mayotte s’élevait à 186.452 habitants répartie sur une superficie de 376 km². Elle a ainsi la seconde plus forte densité de population de la France d’outre-mer, juste après Saint-Martin, avec 499 hab/km². Mais la population, compte tenu de l’intense immigration, connait une augmentation exponentielle, frottant déjà les 260.000 habitants en 2012. La démographie sera sans doute un grand défi dans le nouveau département français.

L’Onu conteste, l’Europe prend ses distances, la France persiste…

Alors qu’en 2009, la France organisait le dernier référendum pour la départementalisation de l’île, plusieurs pays africains maugréent et certains d’entre-eux, comme l’Angola, le Maroc, l’Afrique du Sud et le Bénin prennent ouvertement position en faveur des Comores, soutenant les autorités comoriennes qui contestent violemment ce référendum. L’Union Africaine saisit l’Organisation des Nations Unies, ONU qui prend une position tranchée. L’Afrique semble s’unir derrière les Comores. Mais cette union ne résistera pas longtemps aux manipulations de Paris qui déploie une diplomatie à la taille pour dissuader certaines capitales de soutenir les Comores. Etant pour plusieurs d’entre-eux mal élus et dépendant de Paris pour la pérennité de leur pouvoir, certains chefs d’Etats africains se sont vite rangés dans le placard du silence. L’Assemblée générale des Nations Unies a néanmoins considéré ce référendum comme “nul et non avenu“, et son Secrétaire Général, Ban Ki-Moon a condamné la présence française à Mayotte, dénonçant une “présence gênante qui ravive les colères de l’histoire coloniale“. Cependant, cet acte est dépourvu de toute force juridique et ne constitue qu’un avis. L’Assemblée générale de l’ONU s’appuie sur la déclaration du 14 décembre 1960, « sur l’octroi de l’indépendance aux pays et peuples colonisés », dont le point numéro 6 insiste sur la préservation de l’intégrité territoriale et le point numéro 2 sur le droit à l’autodétermination. Dans sa résolution du 6 décembre 1994, l’Assemblée générale de l’ONU a rappelé et confirmé l’appartenance de Mayotte à l’État comorien. Cette condamnation symbolique n’a pas donné plus de droit à l’Etat comorien sur Mayotte où les populations préfèrent les facilités que leur offre leur appartenance à la France. « Il s’agit d’un achat de conscience » regrette, sous couvert d’anonymat un élu français pour qui, ” la France met tout pour contrôler l’île, allant jusqu’à forcer les habitants à approuver sa présence ». L’organisation par la France d’un référendum sur la départementalisation de Mayotte est aussi contestée en 2008 par le président de l’Union des Comores qui a menacé de “revoir ses relations avec Paris”, mais suite à ce référendum du 29 mars 2009 où 95% des votants (soit 57% des électeurs) confirment leur volonté de rester rattachés à la France, Mayotte obtient un statut de département, devenant le 101e département français et le 5e DOM. La loi du 11 juillet 2001 relative à Mayotte prévoit l’application progressive du droit commun français à Mayotte, dans la perspective de l’évolution vers le statut de département d’outre-mer (DOM). Cette loi a fait de Mayotte une collectivité départementale, dotée d’un conseil général, et d’une administration décentralisée, en place depuis le 1er avril 2004, ce statut subsistant jusqu’au 30 mars 2011. Depuis 2001, les règles applicables à Mayotte figurent au code général des collectivités territoriales. La loi organique du 21 février 2007 a réécrit ce statut, en prolongeant la logique de la loi de 2001. Ensuite, après le 1er janvier 2008, hormis quelques matières (fiscalité, urbanisme, droit social…), l’identité législative régit le régime législatif de Mayotte : cela signifie que le droit commun sera applicable, comme dans les DOM. La décentralisation rencontre des écueils similaires à ceux connus en 1982 en métropole, aggravés par la faiblesse de la pratique démocratique qui est à la fois récente et plaquée sur la culture ancestrale et cosmopolite des habitants de l’île. Le clientélisme est très développé. L’État français est représenté jusqu’au 30 mars 2011 par un commissaire du gouvernement faisant fonction de préfet.

Si la position de l’Onu est si claire, malgré l’intense diplomatie française à New York, c’est aussi à cause de l’accueil glacial que les pays d’Europe ont réservé à cette départementalisation. Une disposition obligeant l’Union Européenne à apporter une aide substantielle aux départements les plus pauvres, Bruxelles a du mal à reconnaître Mayotte. Plusieurs pays de la communauté européenne mettent la pression pour que la France lâche l’île. Pour le moment, Mayotte ne bénéficie que du seul appui de Paris et ne devrait pas pouvoir compter sur le soutien des autres pays d’Europe dont certains, notamment les Etats de l’Est, ont encore en mémoire, la colonisation soviétique dont ils sortent à peine. Après le référendum de 2009, la Pologne avait évoqué “un référendum qui ne concerne ni n’engage l’Europe“. Cet état de choses ne décourage en rien Paris dont les dernières obsessions coloniales se concentreront sur le 101e département.

Pourquoi et comment la France y tient tant ?

Si la principale raison pour laquelle la France tient à cette île est avant tout historique, aux relents forts coloniaux, l’île devient de plus en plus stratégique pour Paris et pourrait être une voie de contournement commercial dans les années à venir. Elle permet, en ce moment où plusieurs pays d’Afrique réclament la revue des accords de défense, de pouvoir disposer d’une base militaire permanente française au cœur de l’Océan indien et si proche du continent. Avoir un port pour faire des postes pour les bateaux militaires, disposer d’un contrôle militaire près du continent au moment où les pays africains veulent de plus en plus mettre fin à la présence militaire française est un atout pour Paris. Nicolas Sarkozy étant idéologiquement, coincé dans ses relents coloniaux sur Mayotte, l’intérêt est aussi idéologique dans une France où les élus ne veulent pas paraître non-patriotes en évoquant avec l’objectivité adéquate la situation de Mayotte. En cette période électorale, aucun candidat ne veut évoquer cette question sensible. L’opinion nationale française qui n’est aucunement influencée par un département de plus, accorde peu d’importance à la question, à partir du moment où Mayotte n’a pas une influence économique sur les métropolitains. L’enjeu est aussi militaire. Un grand centre de télécom de l’armée française pour surveiller toute la partie Est de l’Afrique y est installé et la France entend y renforcer sa présence militaire, ce qui lui permet d’avoir toujours un certain contrôle de ses ex-colonies. L’armée française qui y est installée depuis des décennies et qui est influencée par un fort courant colonial est très attachée à cette nouvelle île où parfois, les dérives militaires et/ou policières frisent la colonisation. Cette situation permet d’entretenir la mentalité coloniale si forte en France, notamment dans certains milieux catholiques et même au sein du parti socialiste français, PS. Mais il est aussi intellectuellement important pour certaines classes de la société française de raviver ainsi le nationalisme gaulois patent en considérant la Mayotte comme une terre entièrement française, entité du rêve du grand Empire dont certains ont encore du mal à se débarrasser. Le PS, Parti Socialiste ayant en son sein depuis toujours des courants très colonialistes, ne peut pas se démarquer de la position de Nicolas Sarkozy… ainsi, le débat se fait dans le silence, sinon que tous évitent le débat. Vu l’histoire dramatique orchestrée par la France dans cette région, elle craint qu’un retour à l’ordre ne nuise à son image en révélant plusieurs aspects inhumains de ses dérives récentes. Des associations comoriennes ont accusé récemment la France d’avoir utilisé des moyens militaires “disproportionnés” contre les manifestations des jeunes de la Mayotte contre la vie chère, ce qui est, selon elle, “une discrimination raciste“. En maintenant son contrôle sur l’île, la France dissipe une partie de ses linges sales, mais jusqu’à quand ?

Pour l’instant, Paris peut calmer les Comores en jouant sur l’aide au développement et en maintenant des pressions diplomatiques fortes. Imposer aux autorités comoriennes l’impossibilité de réclamer leurs droits sur la Mayotte à l’Onu… est la préoccupation de la France même si plusieurs voix s’élèvent pour dénoncer une “terre volée”. A l’Onu, la Mayotte est toujours reconnue comme africaine, et donc comorienne. Cette reconnaissance n’est malheureusement que symbolique.

Léonel B. EBO, à Cotonou

Avec MAX  SAVI Carmel, à Paris,

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