Afrique et Quay Branly: Hommage et spoliation

7 ans passé(e)s
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Malgré qu’avec l’Unesco à Paris, je travaille de temps à autre sur la Problématique culturelle et bien que mon travail m’oblige à rencontrer dans les capitales européennes quelques grands noms africains de la culture, je n’ai jamais été un fan d’endroit aussi pathétique qu’un musée, où la fausse impression fait circuler une odeur d’abandon, de temps anciens et où archéologie rime avec nostalgie. Témoin du présent, je vois au quotidien, dans le traitement de l’actualité, suffisamment de drames, de souffrances, de précarités, de misères pour que le passé m’inspire suffisamment de regret ou de pitié.

Profitant de l’été et de mes débuts de vacances, je me rends avec une jolie Bretonne à qui je voulais faire plaisir, au Quai-Branly, géant musée de l’Art primitif et donc en partie nègre, chef-d’œuvre original de Jacques Chirac, ancien président de la République de France. Colossaux investissements tous azimuts, architecture moderne et illuminée, un mélange d’Occident et d’Orient, d’Afrique et d’Asie, avec un jardin fortement tropical, où certaines plantes du Sud du Sahara poussent à gogo. Vu le nombre de visiteurs, l’été oblige peut-être, et face à l’intérêt que les touristes qui y passent portent à l’Afrique où la section qui est réservée au “Berceau de l’Humanité”, je crois personnellement qu’il s’agit avant tout d’un hommage, hommage à des Africains qui sont vite passés, sous leurs propres cieux, aux reliquaires de l’oubli et de la négligence, et qui, ironie du sort, n’ont plus d’hommages que ceux dont hier, les ancêtres furent instigateurs et acteurs de la traite négrière et de la colonisation… Mais sauver le trône du roi Glèlè, illustre monarque du royaume d’Abomey (actuel Bénin) de l’abandon et de l’oubli, de la poussière et de la pourriture est sans doute un hommage… mérité, au-delà de la Seine, en plein cœur de Paris. Si le Roi Béhanzin, digne successeur des Rois d’Abomey, l’un des plus grands symboles de l’anti-impérialisme français, exilé jusqu’au trépas aux Antilles y retrouve une certaine réhabilitation, ce sont les pièces originales et authentiquement uniques de l’empire du Mali qui impressionnent par leur grand nombre.

L’Afrique de l’Ouest, l’Afrique centrale et même l’Afrique australe ainsi qu’une partie de l’Afrique du Nord y sont présentes, avec des toiles, des accoutrements d’autres siècles, quelques statues, des restes de la grande et immense civilisation bantoue. Et si cela permet de conserver, encore pour quelques siècles peut-être, ces objets rares et authentiques, le fait de les avoir arraché à leurs terres, à leurs histoires, à leur contexte donne une impression justifiée de spoliation. C’est aussi pour la France, une expression de son hégémonie égoïste et postcoloniale, sur une Afrique dont elle a la tutelle politique, économique et même culturelle. Il aurait été plus raisonnable d’aider à la construction d’un tel musée sur le continent africain, à Bamako ou à Cotonou, à Brazzaville ou à Abidjan. Contraindre des objets, des vêtements et des statues, dont la plupart sont sacrés dans leur contexte initial, les arracher à leur mythisme initiatique pour en faire des objets de foires touristiques peut, pour beaucoup d’Africains, s’assimiler à une profanation moderne et à peine camouflée. Encore quand on sait que ces objets partent du continent, sans concertation et souvent sans l’avis des autorités des territoires propriétaires qui continuent aujourd’hui parfois, de les réclamer sans obtenir jusqu’alors gain de cause.

L’Afrique représente moins de 2% de l’économie mondiale et avec ses richesses minières énormes et monstrueuses, elle reste le continent marginalisé. Dans cette situation, sa richesse culturelle aurait pu lui ouvrir quelques portillons de gloire. Ce n’est malheureusement pas le cas et pour voir le trône original et authentique du Roi Glèlè, j’ai dû me rendre au Quai-Branly, à six mille kilomètres de l’ex Dahomey où naquit et vécut ce digne fils du Bénin actuel. Pire, alors que l’entrée ce jour d’été m’a couté 8 euros, aucune partie des recettes ne revient officiellement à la culture africaine sur le continent. Ne s’agit-il donc pas d’une spoliation qui ne dit pas son nom ? D’un vol pur et simple ? D’une expression nouvelle et habilement “compatissante” de la supériorité et du paternalisme ? D’un néocolonialisme culturel ? La question mérite d’être posée, avec une certaine honte, avec un peu de gêne, avec amertume parfois, souvent avec colère et indignation. Et pourtant, Jacques Chirac l’a fait, en respectable ami de l’Afrique, une Afrique dont il n’a su soutenir que les dictateurs, une Afrique qui fut pour lui une passion, passion jusqu’au péché, une Afrique dont la richesse minière sauvagement exploitée, lui a permis de financer des campagnes électorales en France… L’Afrique de ses fantasmes, l’Afrique de ses intérêts !

A mon retour au Bénin pour quelques jours de vacances, je me suis rendu sur la tombe du Roi Glèlè, à Abomey, à quelques minutes de l’endroit où je suis né. Je retrouve dans le musée d’Abomey son trône… Jumeau impeccable de ce que j’ai vu quelques jours plus tôt à Paris. Je m’inquiète et pose la question, la réponse est simple : « Celle d’Abomey est le faux, reproduction exacte du vrai qui lui, restera encore certainement quelques décennies au Quai-Branly. » Comble du ridicule ! Cette reproduction est un don de la France ! Elle garde l’original et nous fait don de la photocopie…Quelle généreuse France !

MAX SAVI Carmel

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